22 septembre 2017

Être lesbienne aujourd’hui : sont-elles toujours invisibles ?

(article publié le 31 août 2017 – contribution de Géraldine)

Le mariage pour tous est passé, le comité consultatif d’éthique a enfin donné un avis favorable à la PMA… Sur le papier tout semble aller dans le bon sens pour les femmes qui aiment les femmes. La vie est-elle réellement plus facile qu’avant ? Voici quelques témoignages.

Sidonie, 40 ans, Paris : « Les homosexuelles seraient-elles plus enclines à se déraciner ? Plus de mobilité, plus de déménagements, plus d’errance ? J’ai beaucoup voyagé par rapport à ma sœur, partant seule, loin et longtemps. (Qu’on ne me prenne pas pour une baroudeuse aguerrie, j’ai aussi traversé des périodes pendant lesquelles je ne pouvais pas sortir de chez moi.)

Peut-être qu’une hétérosexuelle trouve mieux sa place dans son environnement d’origine ? Elle ressent moins le besoin de le quitter, parce qu’elle y a tout sur place, l’herbe ne lui semble pas plus verte ailleurs. Elle reçoit des références à sa sexualité, n’a pas besoin de les chercher. Elle peut être démonstrative avec le garçon qu’elle a choisi, lui prendre librement la main dans la rue, l’embrasser à la terrasse d’un café, l’aimer comme elle veut. Pourquoi partir ? Alors que l’homosexuelle, oiseau rare, doit davantage migrer pour trouver un terrain de chasse, de vie, favorable. N’y a-t’il pas une confluence des lesbiennes vers les grandes villes ? Des plus jeunes, en tout cas. »

C’était mon cas lors de mon arrivée en 2010 en Normandie. Ayant vécu en Picardie jusqu’à l’obtention de mon baccalauréat, j’ai fait mes études à Paris où j’ai rencontré mes premières copines. Puis j’en ai rencontré une autre installée en Normandie. J’ai choisi de la rejoindre et j’y suis encore ! A croire qu’avec l’âge on préfère la verdure et les grands espaces… 

Valérie, 36 ans, Normandie : « Longtemps j’ai cru que j’étais hétérosexuelle, comme mes sœurs. Je les voyais en couple et heureuses de l’être et je croyais que c’était ce qui devait m’arriver aussi. C’est ce qui m’a amené à une relation hétérosexuelle. Je croyais que j’étais heureuse jusqu’à ce que je tombe amoureuse d’une fille de ma classe et que j’en rêve la nuit. Impossible de douter. J’avais 18 ans.

Mon permis fraîchement obtenu, j’ai embarqué ma sœur dans 2 virées vers la capitale régionale pour participer à la permanence d’une asso de femmes homosexuelles. Quel voyage : 2h00 de route aller, 2h00 de route retour aux heures de pointe ! Mais c’était indispensable pour rompre mon isolement, rencontrer des gens comme moi. 1ere permanence : personne. L’attente et le retour vers la maison avec une immense déception. J’attendais ce moment depuis des mois. Je persiste. 2d permanence : super, du monde, des discussions super intéressantes, dont je me souviens encore 18 ans après. La liberté d’être moi, avec des gens qui savent que je suis homo, ce fardeau en moins sur mes épaules durant quelques heures. Et puis je repars vers le monde où je dois cacher mon orientation sexuelle, faire semblant d’être normale. Seule ma sœur sait.

J’avais emprunté un livre. 3ème aller-retour pour le rendre. Je frappe. Que des garçons au local donc je remets le bouquin sur l’étagère et je repars.

En 3 aller-retour une certitude, les assos de femmes homosexuelles sont super importantes pour rompre l’isolement des femmes, les permanences non mixtes des bulles de bien êtres. »

Sidonie : « Nous admettons qu’une certaine souffrance accompagne notre orientation sexuelle, qu’être lesbienne peut représenter une croix plus ou moins lourde à porter. Souhaiterions-nous pourtant être différente ? Pour faire plaisir à Papa et à Maman, peut-être… Alors, en imaginant qu’ils nous plaisent (ce qui va être compliqué) et sans nous départir de notre féminisme, est-ce qu’aimer les hommes présenterait réellement un avantage ? Si nous avions été hétérosexuelles, notre vie serait-elle la même ? Notre emploi, notre ville, notre quartier, nos loisirs, nos amis, seraient-ils ceux d’aujourd’hui ? Et nos préoccupations, notre conscience politique, nos lectures, notre consommation d’alcool ou d’autres drogues? »

Différents ressentis entre les générations

Une des choses intéressantes dans le milieu associatif c’est l’aspect intergénérationnel. J’ai pu rencontrer des femmes qui ont entre quarante et soixante ans, voire plus, avec un passé et qui cachent encore leur orientation sexuelle actuellement.

J’ai aussi pu rencontrer avec bonheur les générations nées dans les années 2000. Ayant grandi avec internet ces jeunes ont eu accès aux informations dont il-elle-s avaient besoin quant il le fallait.

« Bonjour, je m’appelle James, j’ai 19 ans et je réside à Rouen depuis toujours. Mon témoignage sera rédigé au féminin parce qu’à l’époque je ne me définissais pas en tant que transhomme et que c’est avant tout un parcours de lesbienne.

Voilà, j’ai pu mettre un mot sur mes pulsions sexuelles et amoureuses, quand j’avais 14 ans. Le parcours a été difficile moralement. J’étais enfermée dans un monde de peur, dans lequel je m’enfonçais et me cachais. Je ne savais pas comment mon entourage allait réagir, et surtout je « jouais l’hétéro » par peur de la discrimination et des agressions. Puis un jour, je fis mon coming out à ma famille qui par chance est passé comme une lettre à la poste. On ne sait pas comment réagir face à l’homophobie quand on ne l’a pas vécue. Que faut-il répondre ? Bref, 3 mois après mon coming out, j’étais en accord avec mon orientation sexuelle. Je n’avais plus peur !. Et puis pour trouver des personnes comme moi, je contacte une association de Femmes qui aiment les Femmes. Cela m’a fait un bien fou ! Tout a été bénéfique. En tout honnêteté, je n’imaginais pas vivre de l’homophobie physique. Malheureusement c’est ce qu’il se passa. En 2015, J’eus trois agressions dont une homophobe avec arme blanche devant mon lycée. Rajouter à cela le harcèlement scolaire et cyber pour je ne sais quelles raisons. Au moment où je n’ai plus d’angoisse, bam, une agression qui m’a fait retomber dedans en plus grave. Un an de dépression. Un an où je n’arrivais ni à parler de ça ni à retourner dans l’association. J’ai réussi à m’en sortir vraiment psychologiquement vers décembre 2016. Et à avoir besoin de reprendre l’engagement pour les LGBT+ au moment où les camps en Tchétchénie ont ouvert. Aujourd’hui plus aucune peur ! Cela a été une réelle épreuve, au début on est au fond du gouffre mais après on arrive à dépasser notre ancien sommet. Cela est peut-être bizarre à dire mais je les remercie car cela a été un service. Ce qui n’excuse en rien leurs actions, leurs insultes, leurs menaces de mort et de viols. Maintenant je sais comment réagir et me défendre face à l’homophobie. Actuellement, c’est un combat en tant que Trans que je dois mener. »

Le rapport d’SOS Homophobie de 2017 montre que « quatre contextes réunissent à eux seuls plus de 70 % des cas de lesbophobie : famille, lieux publics, Internet et travail. Dépassant le contexte des lieux publics, qui était en tête jusqu’en 2015, la famille est en 2016 le contexte principal des manifestations de lesbophobie avec 23% des cas recensés, suivie par lieux publics (18%), Internet (16%), et enfin le travail (14%).»

« Si la proportion d’agressions physiques et d’agressions sexuelles ne fléchit pas, représentant 12% des cas signalés, la permanence de leur présence dans notre rapport ne peut qu’inquiéter. Ainsi, dans les témoignages reçus par SOS homophobie, 39 femmes ont cette année été victimes d’agression physique ou d’agression sexuelle en raison de leur orientation sexuelle, ce qui représente une agression tous les dix jours. Malgré la gravité des agressions qu’elles ont subies, les victimes ne sont pas toujours prises au sérieux par les autorités, ce qui participe à l’invisibilisation des lesbiennes et au déni de leur orientation sexuelle. Cette indifférence est d’ailleurs dénoncée par la majorité des victimes de lesbophobie qui ont eu le courage d’aller porter plainte : leur plainte est soit ignorée, soit minimisée. »

Pourtant cela reste nécessaire de faire enregistrer la plainte, quitte à vous rapprocher d’association si besoin pour vous faire accompagner. (+infos ici). L’homophobie et la transphobie sont aujourd’hui reconnus comme des caractères aggravants, ce qui alourdira la peine encourue par l’agresseur.

… heureusement il y a aussi des personnes pour qui tout se passe bien. Sidonie raconte avoir entendu le coming out de sa stagiaire à un collègue (in Barbieturix):

«Mehdi : Et tes parents, genre, ils la connaissent ?Alice : Oui.

Lui, ce n’est pas l’aspect lesbien, qui le chiffonne. C’est la famille, la caution des parents, l’avis du clan. On n’a pas la même culture, Mehdi et moi, mais là-dessus, on se rejoint : la modernité des parents d’Alice est une hallucination.

Mehdi : Mais euh… Ils ont dit quoi ?

Alice : Bah rien. Qu’est-ce que tu voulais qu’ils disent ?

Mehdi : Je ne sais pas… Moi, mon père, je lui ramène un homme… Il m’arrache la tête… Mais euh… Tu leur as dit, cash, comme ça ?

Alice : Je ne leur ai rien dit. Ils ont toujours su que je serai lesbienne, je crois.

Mehdi : Ah ouais…

Alice : On n’a pas eu besoin d’en parler.

Bah, en même temps, ça ne change pas grand-chose à leur life.

Mehdi : Bah non, en fait…

Alice : Bah non. Et finalement, ça ne change pas grand-chose à la life de personne, quand on y pense. Même ici, même partout : je suis homo, et donc ? Et alors ?

Mehdi : Ouais, c’est clair, en fait. »

Parfois les jeunes générations inspirent une forme de jalousie à leurs ainées.

Sidonie : « …j’idéalise certainement sa situation (celle d’Alice sa stagiaire), en pensant qu’elle a grandie dans un monde où l’homosexualité était permise, ou, tout au moins, pas aussi durement réprimée chez les adolescents qu’à mon époque. Ses parents n’ont pas fait un rejet massif. On n’a pas nié son orientation, écarté son premier amour, censuré son courrier. Sa maman ne lui a pas susurré ce conseil : “Reste du bon côté”. Reste sur le droit chemin, en somme, ne dévie pas, ne sois pas déviante. Et pourquoi ? “Eh bien, parce que “ça” ne peut pas représenter un atout dans la vie.” Alors que coucher avec un homme, Maman, peut en être un ? Tu t’es donc vendue à mon père ?

Par conséquent, j’ai tendance à penser qu’Alice est plus libre d’être qui elle veut. Nous n’avons pas développé les mêmes réflexes. Elle assume sa sexualité en famille, au travail, au quotidien, dans la rue… J’ai appris la méfiance, la réserve. C’est lamentable, je ne peux pas lui expliquer… Lui expliquer quoi ? Que je ravale encore, après 40 ans, le rejet, le dégoût que j’ai pu inspirer ? Qu’il a ruiné ma jeunesse, déposé de la tristesse, de la peur et des barrières partout ? »

L’impact significatif du droit sur la vie des personnes LGBT

« Une étude américaine publiée dans la revue médicale JAMA Pediatrics vient de démontrer l’influence timide, mais réelle, de l’ouverture du mariage aux couples homosexuels sur le taux de suicide des adolescents. … A mesure que les Etats américains ont autorisé le mariage pour tous, ces taux ont significativement baissé de 0,6% en un an, soit l’équivalent d’une baisse de 7 points (soit 134 446 adolescents en danger en moins). Très encourageant, le taux de suicidalité chez les jeunes LGBT baisse quant à lui de 1,2% (14 points). » (Libération)

Pas de doute, s’assumer c’est bon pour la santé. Militer y contribue.

Militer ça veut dire quoi ? Le féminisme qu’est-ce que c’est ?

Militer c’est déjà s’autoriser à vivre pour soi, ce que la société actuelle n’apprend pas aux femmes à faire à l’origine. En tant que femmes supposées être hétéros, nos vies semblent toutes tracées. Pour vivre en tant que lesbienne et s’autoriser à être ce qu’on veut sans culpabiliser, cela suppose d’avoir déconstruit une bonne partie de toutes ces années d’enseignement là.

« Le féminisme est un ensemble de mouvements et d’idées politiques, philosophiques et sociales, qui partagent un but commun : définir, établir et atteindre l’égalité politique, économique, culturelle, personnelle, sociale et juridique entre les femmes et les hommes. Le féminisme a donc pour objectif d’abolir, dans ces différents domaines, les inégalités homme-femme dont les femmes sont les principales victimes, et ainsi de promouvoir les droits des femmes dans la société civile et dans la vie privée. » (définition centre de ressources lexicales)

S’autoriser à vivre la vie que l’on veut, sans reproduire un schéma socialement imposé à tou-te-s (papa, maman, les enfants…), c’est déjà être féministe. Faire des soirées en non mixité c’est un moyen de se retrouver, de rencontrer d’autres femmes et d’oser être et dire des choses que toutes les femmes ne se permettent pas en présence d’hommes.

Le féminisme c’est la théorisation de l’émancipation des femmes. C’est la base de l’histoire des luttes LGBT. C’est la preuve qu’il existe des alternatives libertaires à un schéma patriarcal préétabli qui fixe dès le départ une norme de genre, de sexualité, une seule façon de vivre. Le féminisme c’est le droit d’être soi-même, pour les femmes, pour les hommes et pour les personnes trans.

Pour aller plus loin…

Sur l’utilité des espaces de non mixité (lien externe BuzzFeed)
Retrouvez les chroniques sur l’homosexualité au travail de Sidonie sur son blog  et sur le site Barbiturix

Les témoignages de Valérie, Sidonie et James sont diffusés sur gayviking avec l’accord de leurs auteur(e)s.
(les photos et images ne représentent pas les personnes ayant témoignées. Sources photos : creative commons de Flickr Ragazze, Cat Craig, Terminallychll – et MLF-histoire de femmes, série Park & Recreation, lesbians of colors, Lea Delaria & Band)

blanc-petit

Géraldine

Contributrice pour GAYVIKING
Militante
Contact Géraldine

 blanc-petit

Pour devenir contributeur/rédacteur sur GAYVIKING

 

A lire également

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *