03 décembre 2016

Lecture : Gai Pied, être gay il y a trente ans (1979-1992)

gaipied-couv-gayviking(article publié le 27 avril 2015)

Comment était la vie gay il y a trente ans ? Avant le magazine TETU, avant Yagg, il y a avait GAI PIED né en 1979, c’était LE magazine gay de référence jusqu’en 1992. Gai Pied, fondé notamment par Jean Le Bitoux, a traversé une période empreinte de bouleversements en France et dans le monde comme la dépénalisation de l’homosexualité, les premières gaypride, l’histoire contemporaine du monde associatif LGBT, les prémices d’une union civile et aussi l’arrivée du Sida. Où sortait-on ? Qui défendait nos droits ? Quels fait-divers ? Thomas Dupuy bénévole au Centre LGBT de Paris nous fait (re-)découvrir ces années clefs et les 541 numéros du magazine à travers son ouvrage

livre-gaipied-79-92Ce livre est un précieux recueil d’histoires, notre histoire collective. On y découvre le combat des gays et des lesbiennes des années 70 aux années 90 face aux hommes politiques de l’époque (et beaucoup sont encore en scène aujourd’hui).

Avec ce livre, nous sommes saisis par le visage d’une autre France à l’homophobie naturelle. On comprend également que beaucoup de combats ont été gagnés du fait de la mobilisation du monde associatif LGBT. Ce livre nous raconte aussi l’actualité people, la vie culturelle, l’arrivée du sida, la libération du commerce gay face au pouvoir en place… Un livre passionnant et très précieux pour comprendre une partie de notre passé et éclairer notre présent. GAYVIKING a beaucoup aimé ce livre et vous le recommande sans hésiter.

Rencontre GAYVIKING avec Thomas Dupuy l’auteur des années Gai Pied…

 

yagg-thomas-dupuyGAYVIKING : pourquoi vous êtes-vous intéressés au magazine Gai Pied au point d’en faire un livre, que représente gai pied pour vous ?

Thomas Dupuy : Tout est né de mon engagement associatif comme volontaire à la bibliothèque du Centre LGBT Paris Ile-de-France. Afin d’aider nos usagers et autres (tout étant en accès libre sur le net) dans leurs recherches documentaires, j’ai commencé à référencer sur notre base de données la liste exhaustive de tous les articles de tous les numéros de Têtu d’abord, puis du Gai Pied. Autant je connaissais Têtu, autant pour moi Gai Pied n’était qu’une référence, un peu mythique, mais que je n’achetais pas quand il paraissait (on va dire que j’étais trop jeune). Et là, très vite je me suis pris au jeu, la forme du magazine et son contenu m’ont vraiment intéressé. Je revisitais un passé pas si lointain, en le voyant se construire au jour le jour, mais en sachant ce que tous ces événements étaient devenus 20 ans plus tard.

gai_pied_26Du coup, j’ai eu envie de prendre des notes et de raconter ces que j’avais découvert au travers de cette étude, pour faire part de mes étonnements. Ainsi est né mon blog sur les années 80 (1979 à 1992 plus exactement) racontées au quotidien par le Gai Pied.

L’objectif au début était juste un blog. La transformation en livre (alors même que la longueur des articles publiés se prête mieux à la forme imprimée) n’est due qu’à la sollicitation de l’éditeur (Des Ailes sur un Tracteur). De mon côté, je n’avais jamais eu l’idée de proposer une édition papier.

Avant tout ce travail, je voyais Gai Pied comme une référence un peu mythique. Un incontournable qui gardait une part de mystère. Et qui m’impressionnait tant je comprenais qu’il avait représenté quelque chose de très important pour la communauté homo des années 80.

Maintenant que je sais ce qu’a été le Gai Pied, il représente pour moi une formidable aventure, qui a fédéré une communauté en pleine transformation. Il a été un vecteur majeur de l’éclosion d’une histoire collective, à une époque qui, même si elle a été marquée au fer rouge par le drame du sida, représente le moment où la communauté s’est structurée pour lutter en faveur d’une véritable intégration dans la société et l’obtention des mêmes droits que les hétéros

 

gai_pied_27gvGAYVIKING : Qu’est-ce-qui vous a le plus marqué sur cette période Gai Pied ?

Thomas Dupuy : En tant que militant actif d’une grosse association, je considère un peu cette période comme un âge d’or du militantisme. 1979 voit la naissance de mouvements de coordination pour faire avancer les droits (Universités d’Eté Homosexuelles, Comité d’Urgence Anti-Répression Homosexuelle, Gai Pied). L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 représente une immense bouffée d’air frais et un espoir infini pour les homos. Puis on voit une population d’abord totalement larguée devant une épidémie dont on ne maîtrise rien. Et, une fois cette phase d’abattement dépassée, toute une communauté se reconstitue autour de la lutte contre le sida, une vraie solidarité et un mouvement d’action collective, avec peu à peu l’émergence d’un besoin criant de droits nouveaux. Toutes ces années sont extrêmement riches et lire le Gai Pied aujourd’hui permet de revivre tous ces espoirs et ces drames, toutes ces transformations de la communauté homosexuelle et, au-delà, de la société entière.

gai_piedCette période est aussi marquée par la place de plus en plus visible de l’homosexualité dans la société. Jusqu’à présent, l’homosexualité aux yeux du grand public était largement cachée, ou sinon assez caricaturale. Le FHAR a obligé la société à reconnaître la présence d’homosexuel, mais sur un mode à part, en marge ; il n’était alors absolument pas question de rentrer dans le moule des schémas « hétéro-flics ». Dans les années 80, on acquiert peu à peu notre place de citoyens au milieu des autres : on témoigne à la télévision, on s’affiche publiquement dans le Marais, on se présente en tant qu’homos aux élections, on n’est plus fichés… Le drame du sida va ensuite obliger le grand public à nous regarder avec d’autres yeux, à comprendre qu’il existe des « familles » homosexuelles totalement ignorées quand survient un drame. Pour moi, vraiment, les années 80 marquent l’explosion de la visibilité homosexuelle.

 

GAYVIKING : Quand on lit ce livre et les évènements qui ont marqués les années Gai Pied et surtout les propos choquant des hommes politiques de l’époque on pourrait penser que la France était la Russie d’aujourd’hui, un pays vraiment homophobe, on n’aurait pas pensé cela ?

gai_pied7  Thomas Dupuy : Oui, et non. Certes, le livre fait référence à pas mal de propos homophobes, parfois violents. Mais en même temps, on retient avant tout les choses négatives, parce qu’elles choquent, et du coup, on les retient davantage que les choses positives. D’où cette impression. Pour autant, je ne suis pas certain qu’aujourd’hui nos adversaires ne pensent pas exactement la même chose que ceux qui s’exprimaient à l’époque. La différence, c’est qu’aujourd’hui les homophobes ne peuvent tenir publiquement les mêmes discours, qui ne seraient plus acceptés par nos règles du politiquement correct. Mais les haines restent les mêmes, on s’en est bien rendu compte lors du douloureux épisode de la Manif pour tous.

gai_pied9Au-delà de ces adversaires farouches (dont la seule différence est donc qu’ils ne peuvent plus se permettre de s’exprimer de manière frontale), la société dans sa globalité est malgré tout moins homophobe, parce qu’elle est plus qu’avant en contact direct avec une homosexualité intégrée, donc démystifiée. Beaucoup aussi sont juste indifférents, et c’est peut-être là la véritable marque de l’égalité (relative) que nous avons acquise. En même temps, certains sujets restent encore sensibles et d’un coup les discussions peuvent se crisper dès qu’on aborde les questions de parentalité, de trans-identité…

gai_pied8Enfin, paradoxalement, on note certaines libertés dans les années 80 qui seraient plus difficiles aujourd’hui. Les people (chanteurs, acteurs) par exemple semblaient parler plus facilement, sinon de leur bisexualité, du moins de leurs expériences assumées avec des mecs. Aujourd’hui, une personnalité hétéro qui témoigne dans Têtu ne dira jamais qu’elle a essayé de coucher avec un homme, elle insistera juste sur sa propre sexualité hétéro, en rappelant qu’elle a plein d’amis homos et que ces amis doivent pouvoir vivre normalement. Tout est devenu bien plus policé, tant chez les homophobes que chez nos alliés…

 

gai_pied6GAYVIKING : Aujourd’hui, l’esprit Gai Pied est-il toujours présent, a-t’il un héritier ?

Thomas Dupuy : Le Gai Pied correspond à une époque, aujourd’hui révolue. Une époque, je l’ai déjà expliqué, d’une communauté en pleine mutation. Une époque où la presse fonctionnait relativement bien. Le Gai Pied en tant que tel ne trouverait sans doute plus sa place aujourd’hui. Le besoin n’est plus le même. Dans les années 80, le magazine était le moyen pour pouvoir apprendre, partout en France, ce qui se passait ailleurs. Pour appréhender la question homo. Pour trouver des semblables. Pour se sentir relié à un groupe. Aujourd’hui, Internet permet à chacun d’avoir accès à l’information et à la représentation de l’homosexualité.
gai_pied5Si je devais désigner un héritier, je penserais à Yagg. Parce qu’il s’agit d’une aventure menée par des militants. Parce que les infos y sont assez éclectiques et mélangent les genres (société, politique, vie associative, militantisme, people, un peu de consommation ; des sujets de fond et des trucs plus légers). La grande différence est sans doute une plus grande volonté aujourd’hui de toucher non seulement les gais mais aussi les lesbiennes. Et surtout de sensibiliser aux questions trans, quasiment absentes du Gai Pied.

 

livre-gaipied-79-92LIVRE : Les Années Gai Pied (1979-1992)

« tant et si peu, l’homosexualité il y a 30 ans » aux éditions « des ailes sur un tracteur » (19 euros, prix éditeur)

GAYVIKING vous invite à acheter vos livres dans les librairies de proximité de votre ville et éviter de le faire auprès des grandes enseignes internet comme Amazon par exemple. Si votre libraire n’a pas le livre à disposition dans son rayon, n’hésitez pas à le commander.Vous pouvez également le commander directement auprès de l’éditeur (cliquez ici)

Et pour ceux qui n’ont pas de librairie dans leur commune, vous pouvez surfer sur le site web de la librairie Gay et Lesbienne « Les Mots à la Bouche » (située à Paris) où vous pouvez commander en ligne vos livres (site internet ici). Il existe également le réseau des librairies indépendantes en France cliquez ici .

 

Pour aller plus loin…

Archiveshomos.info : liste et archives, notamment de Gai Pied (cliquez ici)

– Autre interview de Thomas Dupuy par Yagg.com  (cliquez ici)

Blog de Thomas Dupuy sur Yagg, vous y retrouverez des articles sur différentes périodes des années Gai Pied (cliquez ici)

– Les éditions « des ailes sur un tracteur » qui édite de nombreux livres sur la communauté LGBT (cliquez ici)

– L’index des articles de Gai Pied sur les années 1979-1992 réalisé par Thomas Dupuy (document .pdf cliquez ici)

 

A noter que la société Gayvox est propriétaire et garant de la marque et des archives de Gai Pied depuis 2002. Enfin, vous pouvez  retrouver des anciens numéros de Gai Pied sur les sites d’enchères comme ebay ou priceministe.

(source photo : archives des numéros de Gai Pied, troisième : yagg.com

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2 commentaires

  1. Christophe

    Des souvenirs ,,j avais passé une annonce pour trouve un amoureux ,,,,

  2. Flo

    Très bel interview avec une réflexion, une analyse qui me semble très réaliste.
    Je pense que ce livre est précieux pour ceux qui avaient 20 ans à cette époque mais également pour la génération d’aujourd’hui.

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